Addiction au téléphone : reconnaître les signes de la dépendance et s’en prémunir

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L’essor des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) et la démocratisation d’Internet à partir des années 2000 ont révolutionné les usages et pratiques numériques des Français.

En particulier, le taux d’équipement en appareils électroniques a augmenté de façon exponentielle ces dernières années, y compris chez les adolescents. D’après le Baromètre du numérique CRÉDOC (2017), 73% des Français sont aujourd’hui équipés d’un smartphone. Le téléphone portable est un support unique qui regroupe plusieurs fonctionnalités (appels, sms, emails, réseaux sociaux, informations, jeux en ligne…), ce qui permet de relativiser les temps d’exposition importants à cet écran : 1h30 par jour en moyenne.

L’Inserm définit les addictions comme des pathologies cérébrales définies par une dépendance à une substance ou une activité, avec des conséquences délétères. Il n’existe pas de consensus scientifique autour de la notion d’addiction au téléphone portable. En revanche, l’utilisation compulsive qu’en font certaines personnes peut s’y apparenter. Selon une étude de Bouygues Télécom en 2018, les Français déverrouillent leur smartphone environ 150 fois par jour et 62 % confient ne pas arriver à se passer de leur téléphone pendant toute une journée.

Dans les médias, on préfère au terme d’addiction celui de nomophobie, contraction de l’expression anglaise « no mobile-phone phobia », qui désigne la peur excessive d’être séparé de son téléphone mobile ou de ne pas pouvoir l’utiliser. Ce terme a été inventé par l’organisme de recherches YouGov, mandaté par UK Post Office, lors d’une étude sur les angoisses subies par les utilisateurs de portables en 2008. Vulgarisé par le chercheur américain M. Crawford dans son livre Contact (2016), il intègre le Petit Robert en 2017 et est désigné mot de l’année par le Cambridge Dictionary en 2018, ce qui témoigne de l’ampleur du phénomène.

Pourquoi éprouvons-nous le besoin d’être sans cesse connectés ?

Tout d’abord, il y a une raison sociologique. La nomophobie est rattachée au FOMO, « fear of missing out », soit la crainte de manquer une nouvelle ou un événement. Particulièrement au travail, la volonté de se rendre disponible ou d’être joignable de tous, favorise l’hyper-connectivité des salariés, facilitée par les outils numériques en entreprise. Le smartphone participe aussi à l’effacement de la frontière vie professionnelle-vie privée. Il existe d’ailleurs une jurisprudence conséquente à propos de l’usage du téléphone portable à des fins personnelles par les salariés sur leur lieu de travail.

Des mécanismes neurologiques complexes sont également à l’œuvre. Des études ont montré que l’utilisation du téléphone portable active le circuit de la récompense. Le cerveau libère alors de la dopamine, surnommée « molécule du bonheur ». Par réflexe, on est porté à consulter son téléphone à la moindre notification. Les applications qui se trouvent sur le téléphone portable sont en outre spécifiquement conçues pour capter et retenir l’attention. Cela passe notamment par l’ergonomie et l’esthétisme des interfaces ou les gratifications distribuées.

Pour la journaliste française Judith Duportail, concernant les réseaux sociaux : « Un des mécanismes psychologiques les plus puissants de l’addiction est celui de la récompense aléatoire et variable. Tout tient dans le fait de ne pas savoir si cette fois-ci vous allez recevoir une récompense et de quelle nature. ».

Quels sont les signes principaux d’une dépendance au téléphone ?

Ils sont les suivants :

  • Le besoin irrépressible d’avoir constamment son téléphone portable sur soi ou à portée de main, de le consulter fréquemment ou répondre immédiatement à chaque sollicitation.
  • Une utilisation assidue du téléphone portable, en tous lieux et en tout temps : dans la rue, en cours, au travail, dans les transports en commun, dans la file d’attente au supermarché, chez soi…
  • L’apparition d’un sentiment d’angoisse lorsqu’un problème survient (perte, oubli, bug ou déchargement de l’appareil par exemple)

Finalement, une perte de contrôle sur l’objet traduit une potentielle addiction. Des chercheurs de l’Université d’Iowa ont élaboré un questionnaire en vingt points pour évaluer la dépendance à son smartphone, paru dans la revue Computers in Human Behavior en 2015.

Quelles sont les conséquences d’une addiction au téléphone portable ?

On observe parfois des troubles de l’humeur, dont l’irritabilité, mais aussi un isolement ou repli sur soi : la personne, concentrée sur son cellulaire, est moins présente et « délaisse » son entourage. Cela s’accompagne de la diminution de certaines capacités cognitives, comme la mémoire, le langage, l’attention et la concentration. Les jeunes générations, nées avec le digital, sont particulièrement exposées au risque d’addiction au téléphone portable.

Des manifestations physiques de l’angoisse s’expriment : sueurs, sensation d’étouffer, accélération de la fréquence cardiaque… La lumière bleue émise par l’appareil perturbe la production de mélatonine, « l’hormone du sommeil », et peut conduire à une fatigue visuelle, des troubles du sommeil ou des difficultés d’endormissement en cas d’exposition prolongée. De nombreuses études incriminent également les ondes des appareils technologiques, qui seraient, à long terme, dangereuses pour la santé. Peuvent aussi survenir des troubles musculosquelettiques (TMS) au niveau des cervicales, des poignets ou du pouce, liés aux mauvaises postures et aux gestes répétitifs. On s’expose également au risque de burn-out numérique.

Comment lutter contre l’addiction au téléphone portable ?

Plusieurs conseils sont assez simples à mettre en œuvre pour apprendre à décrocher de son smartphone :

  • Essayer, dans la mesure du possible, de ne pas ramener du travail chez soi les soirs, les week-ends ou en vacances
  • Configurer son appareil pour éviter les distractions constantes, par exemple désactiver la plupart des notifications et passer son écran en noir et blanc pour le rendre moins attractif
  • Mettre le téléphone en silencieux, mode avion ou « ne pas déranger » lorsqu’on n’en a pas besoin
  • S’efforcer de ne plus regarder son téléphone en présence d’autres personnes, pendant les repas etc.
  • Placer son téléphone portable en dehors de la chambre pendant la nuit (il est préférable d’investir dans un réveil plutôt que d’utiliser l’alarme de son smartphone)
  • Instaurer des limites en termes de durée de navigation ou nombre de consultations, voire entreprendre une digital detox.
  • Pour s’extraire de la « boucle » ludique et chronophage de nos applications, diversifier les sources de bien-être et substituer l’usage du téléphone par d’autres activités plaisantes (sport, méditation, lecture, sorties en famille ou entre amis…)

Des effets bénéfiques sont observés chez les personnes qui réduisent leur consommation. Si on parvient difficilement à réguler son utilisation, c’est peut-être le signe d’une addiction. La psychologue française Carine Grzesiak recommande alors un suivi thérapeutique. L’addiction au téléphone peut notamment traduire ou exacerber d’autres maux.

Sources :

 

Huffpost, « L’addiction au smartphone n’existe pas en tant que telle mais… Les contenus dont l’accès est facilité par le smartphone peuvent créer des comportements proches de l’obsession », par Marine Le Breton, 29/08/2019

 

Les Échos Start, « Comment gérer son addiction au téléphone portable ? », par Florent Vairet, 08/01/2019

 

Forbes, « Addiction au téléphone : Quels risques pour la santé mentale ? », 16/12/2017

 

Slate, « Êtes-vous nomophobe ? Pour le savoir, voici un questionnaire », Aude Lorriaux, 28/10/2015

 

Judith Duportail, L’amour sous algorithme, éditions Goutte d’or, 2019

 

Matthew B. Crawford, Contact, La Découverte, 2016